Les réalistes d’une réalité plus vaste

Ursula K. Le Guin in the 1970s. Special Collections and University Archives, University of Oregon

Je pense que les temps qui viennent vont être difficiles pour ceux qui voudront entendre les voix d’écrivains qui pourront voir des alternatives à la façon dont nous vivons aujourd’hui et, à travers notre société frappée par la peur et ses technologies obsessionnelles, voir aussi d’autres manières d’être et imaginer de véritables raisons d’espérer. Nous aurons besoin d’écrivains qui se souviendront de, et nous rappelleront, la liberté. Poètes, visionnaires – les réalistes d’une réalité plus vaste. 

Ursula K. Le Guin in Imaginer lire écrire. Essais et conférences 1988-2003

Dans ce second volume d’essais et de conférences d’Ursula K. Le Guin, on trouve des îles inexplorées ou imaginaires, des oncles papago et yurok, des bibliothèques petites et grandes, des pieds bandés de jeunes filles et des chaussures des femmes, des chats, des chiens et des danseurs, Ishi, Jorge Luis Borges et Virginia Woolf, Mark Twain et Jane Austen, Léon Tolstoï et Cordwainer Smith, auteurs-autrices, lecteurs-lectrices, enfants dissipés et vieilles espiègles, collectionneurs, rimailleurs, batteurs, personnages en tout genre, dans un ordre compliqué qui suit les seules aspirations d’une pensée pleinement libre et singulière, enjambant les frontières et dessinant la carte d’un monde où la fiction et la fantaisie révèlent l’intelligence des choses.

Ursula K. Le Guin, contemporaine de Philip K. Dick, laisse une œuvre abondante et variée : poèmes, nouvelles, romans, essais. Sa fiction explore des mondes imaginaires, planètes ou archipels. Influencée entre autres par Andersen et Tolkien, elle inspira à son tour des auteurs comme Neil Gaiman, David Mitchell ou Jeanne-A Debats. Son dernier roman, Lavinia explore un autre type de terrain, une page laissée blanche dans une œuvre de fiction : ce que l’épouse d’Énée, qui fait l’objet d’une ligne dans l’Énéide de Virgile, pourrait avoir à dire.

Le taoïsme a une influence profonde sur son appréhension de l’autre. Son père, anthropologue, a aussi marqué l’univers littéraire de sa fille : comme lui, elle est partisane de « l’unité dans la diversité » selon l’expression d’Isabelle Stenglers, professeure de philosophie et spécialiste de l’œuvre d’Ursula K. Le Guin

Ursula K. Le Guin fait partie de ces écrivains qui invitent au partage : lisant, elle donne envie de lire, réfléchissant, elle fait réfléchir, et écrivant, elle suscite l’écriture. Des romans comme La main gauche de la nuit ou Les dépossédés font réfléchir, même des décennies après leur rédaction.

Sur l’écriture, sur les femmes mais aussi sur des questions de territoires, de ceux pris de force aux Amérindiens à ceux dont l’exploration nourrit l’imaginaire, on lira avec profit Danser au bord du monde avec Le langage de la nuit.

Il paraît injuste et injustifié de réviser drastiquement un texte ancien, comme pour chercher à l’oblitérer, à cacher les étapes d’un cheminement personnel. Pourtant, rien de plus féministe que de révéler ses revirements, l’essence du changement, ou de rappeler qu’un esprit qui ne change pas d’avis est comme un coquillage qui ne veut pas s’ouvrir.

Ursula K. Le Guin

Ceux qui souhaitent réfléchir au travail de l’écrivain et surtout s’y essayer sont invités à ouvrir Conduire sa barque, guide sur l’écriture narrative qu’Ursula K. Le Guin a écrit puis remanié.

Danser au bord du monde comprend beaucoup de textes qui résonnent encore aujourd’hui, du statut de la femme qui écrit dans l’histoire de la littérature à l’éloge des voyages lents et d’une vision humaine des paysages et des territoires. La Petite Femme Ourse, comme elle s’auto-désigne dans La femme sans réponses, continue à briller dans la nuit.


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