精 jīng
Ousia
Du grec ousia puis du latin essentia tiré de esse, être ; . L’essence désigne ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est, indépendamment de ce qui lui arrive sans modifier fondamentalement sa nature. L’essence s’oppose donc à l’accident. Stables, les essences, ouisiai, sont chez Platon ce qui donne aux formes ou idées (eidè) leur caractère réel et éternel. Le terme désigne chez Aristote tantôt l’individu ou la substance, tantôt le genre auquel l’individu appartient. Deux problèmes majeurs relatifs à l’essence ont marqué l’histoire de la philosophie :
- d’abord, celui de ses déterminations, sont-elles contenues dans l’essence ou dans l’esprit qui l’appréhende ?
- ensuite celui de son rapport à l’existence, celle-ci est-elle première ou seconde par rapport à l’essence ?
Pour les essentialistes, comme Avicenne, l’essence précède l’existence et se déduit d’elle tandis que pour l’existentialisme, en particulier celui de Sartre, l’existence précède l’essence, l’homme étant libre de se définir : il est ce qu’il se fait être.
Étymologie

À gauche du caractère 精 on trouve 米 le sinogramme du grain de riz, ou de millet décortiqué, prêt à être broyé, malaxé et cuit. Le caractère 米 figure quatre grains dont ⼗ exprime la séparation par le battage.
À droite, s’ajoute 青 qīng le verdoiement, la couleur de la jeune plante qui croît, ⽣, poussée par une sève riche, qui est son liquide de vie 丹, comme le sang est celui de l’homme. Qīng est la couleur manifestant la bonne vitalité interne d’un être, diffusée jusqu’aux zones les plus externes.
Le grain décortiqué 米 est aussi présent dans la graphie de 氣 qì, les souffles, qui montre le dégagement de vapeur, résultant de la cuisson des grains. Les essences insistent sur la vitalité qui résulte de cette même cuisson.
Le caractère 精 désigne anciennement un grain dépouillé de sa bale, qui fait une farine de premier choix, par opposition au grain non décortiqué 粗 cū qui fait une farine plus grossière.
L’analyse des bronzes montre « la pousse ( 土 tǔ ) jaillir du cinabre ( 丹 dān ). L’opération de sublimation qui, d’un minerai, engendre l’immortelle jeunesse prend sans doute le pas, pour l’antique scribe, sur les apparences et les couleurs. Le Shuowen, le reprenant dans le cycle des cinq éléments, explique que le bois (vert/printemps) donne le feu (rouge/été). L’analyse du caractère 精 suggère que cette énergie essentielle est celle même que contient, sous une forme concentrée puis visible, la graine libérée. Elle est de ce fait porteuse de vitalité et de transformation… »
Lucien Tenenbaum in Écrire, parler, soigner en chinois
Les essences sont le plus subtil de la substance, jusqu’à en représenter la vitalité comme animation, c’est-à-dire l’âme, l’esprit. Elles sont aussi la vitalité exprimée dans les substances, ce qui leur permet d’être transformées ; elles sont le tissu qui permet la fabrique des êtres.
Associées au ciel, les essences sont la subtilité de l’animation, la puissance qui organise toute vie et permet à une forme de commencer sur terre. Elles sont l’organisation qui préside à toute prise de forme et à son entretien, à sa reconstruction permanente. Associées à la terre, elles sont la vitalité dans les substances qui permet à ces substances de se transformer incessamment, c’est-à-dire de vivre.
La proximité avec la notion d’esprit (神 shén) est telle que les deux termes s’emploient non seulement ensemble ( 精神 jīng shén ), mais parfois l’un pour l’autre.
Les essences sont toujours une concentration, une composition. Elles sont l’état concentré du souffle, analogue au mouvement yin des souffles qui forme la terre. Un embryon commence par ce mouvement yin dans la matrice, par cette concentration qui est également la compénétration et la composition des substances les plus chargées de vitalité du père et de la mère, le sperme et le sang.
Jīng est le support, la réserve des qualités et des caractéristiques intimes et spécifiques de toute chose et de tout être vivant. C’est ce qui fait qu’un arbre donne toujours les mêmes fruits, que la graine d’une orchidée produit une autre orchidée et non pas une ortie ou un pommier. Mais, c’est aussi le fait qu’une rose sera différente d’une autre rose : l’une sera belle, charnue, majestueuse, résistante alors qu’une autre sera quelconque, chétive, petite, fragile.
Le jīng est le programme d’un type de vie avec ses limites de manifestations : une laitue peut vivre avec une taille donnée, un type de feuilles, pour une certaine durée, dans des conditions climatiques. Il est donc le support, la trame de vie indispensable à la manifestation du shén. Il existe une interaction étroite entre le jīng et le shén. Le shén s’incarne lorsque le jīng des deux parents s’unissent à la conception. Le shén organise, ordonne le jīng pour générer un être vivant et le jīng nourrit le shén pour qu’il se manifeste et accomplit son mandat céleste et permet son incarnation. Le shén donne la possibilité au jīng d’exister et de vivre la vie. En terme de vie, shén et jīng sont indissociables. S’ils se séparent, le shén retourne au ciel, c’est la mort de l’individu dans son corps. C’est l’apparition et la disparition du shén qui fait la vie ou la mort.
先天 xiān tiān
Les essences qui relèvent du ciel antérieur (先天 xiān tiān), de l’inné, sont le composant de base, le matériau de base pour la constitution organisée d’une vie; elles ont en elles des spécificités (comme une graine d’arbre) qui viennent de la Terre (données génétiques, qualité des essences du père et de la mère), mais aussi du ciel, car le souffle vital du ciel vient à un moment donné sur cette composition particulière d’essences, autorisant le début d’une nouvelle vie et déterminant sa nature propre. Elles sont gardées par les reins, qui en assurent la qualité et qui leur confèrent la possibilité de produire et reproduire la vie, de la faire croître et de la développer, selon le modèle initial. En lien avec 真陰 zhēn yīn, le yīn authentique, elles soutiennent les manifestations concrètes du yīn dans l’organisme (liquides, sang, sperme, moelle, etc.)
後天 hòu tiān
Les essences qui relèvent du ciel postérieur (後天 hòu tiān), de l’acquis, se renouvellent par la distillation incessante de la digestion, le travail de la rate et de l’estomac.
Elles sont gardées, thésaurisées, et travaillées dans les 髒 zàng, les cinq organes. Elles emplissent les zàng pour permettre le dégagement de leurs souffles et la présence de leurs esprits.
Leur qualité et leur garde dépendent de la conduite de la vie. L’homme soit veiller à la pureté de ses essences, c’est-à-dire garder intacte la subtilité de sa vitalité, pour préserver la dotation céleste, dans sa forme corporelle comme dans son mental et son esprit.
原精 yuán jīng
Jīng représente donc le support ou la forme nécessaire pour que le shén puisse se manifester. Le jīng se manifeste depuis sa forme ( 形 xíng ) la plus grossière : le corps jusqu’à son aspect le plus raffiné : l’essence originelle ou 原精 yuán jīng, qui se trouve dans les reins. Cependant, Il existe deux types de jīng distincts, un est inné et l’autre est acquis.
先天之精 xiāntiān zhī jīng
L’essence inné c先天之精 xiāntiān zhī jīng) nous est transmis par les parents au moment de la conception. Elle est le vecteur des caractères héréditaires qui dépendent de l’espèce, des lignées ancestrales et des deux parents. La qualité de ce jīng résulte du capital vital de l’espèce, des ancêtres et des parents de l’individu. Le jīng inné d’une personne est le fruit de l’union du jīng des deux parents, porteurs de l’hérédité, le jīng inné est limité en quantité et non renouvelable. Il constitue notre réserve la plus précieuse, de sa qualité dépend notre santé, notre équilibre, notre vitalité, notre longévité. L’épuisement de cette source intime de vie entraîne la mort. Le jīng inné doit être en permanence protégé, sauvegardé, stabilisé et entretenu par l’apport constant du jīng acquis.
后天之精 hòutiān zhī jīng
L’essence acquise (后天之精 hòutiān zhī jīng) provient de l’assimilation du jīng prélevé dans l’ environnement dans lequel l’individu se fond et notamment :
- des aliments, des boissons (saveurs, liquides),
- de l’air, énergie du ciel et de la terre,
- des phénomènes cosmo-telluriques,
- des phénomènes sensoriels ou proprioceptifs,
- des énergies psychiques.
Pour illustrer ce propos, prenons l’image d’une bougie : à la naissance, nous recevons de nos parents une bougie allumée. Tant que celle-ci éclaire, nous sommes en vie. La cire de la bougie symbolise le jīng inné alors que la flamme symbolise la transformation permanente de jīng en énergie nécessaire au maintien de la vie. Cette bougie a une certaine taille, et donc une durée de vie limitée. Pour vivre bien et longtemps, nous devons extraire de notre environnement un combustible, le jīng acquis, que nous remplissons régulièrement dans la petite cuvette qui se trouve juste sous le flamme. Ainsi, ce combustible permet de ralentir, voire de temporiser ponctuellement, la consommation de la bougie elle-même.
Produit du raffinage ou de la distillation, les essences sont une quintessence. La quintessence du ciel~terre produit l’homme. S’il reste fidèle à sa nature, ne corrompt pas ses essences, ne perturbe pas les souffles qui les travaillent, il accomplit sa puissance de vie et la transmet à ses descendants. Etant en pleine possession de sa force vitale grâce à la qualité de ses essences, son énergie sexuelle est à son comble, la concentration de son esprit, ainsi que sa perspicacité et son intelligence sont remarquables, il développe son esprit et sa puissance mentale. Si, par des procédés d’alchimie interne ou externe, il raffine toujours plus ses essences, celles-ci deviennent 丹 dān, l’élixir de vie, le cinabre qui lui ouvre la voie de l’immortalité.
Certains textes classiques attribués au taiji quan utilisent souvent l’expression 精神 jīng shén. L’esprit de vitalité désigne l’union intime du souffle et du mouvement, la symbiose entre l’esprit et la technique.

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