Une impression de printemps

Printemps, peinture à l'huile, 1872, Claude Monet

Dans le tissu sensuel du monde

Un matin, l’un de nous manquant de noir, se servit de bleu : l’impressionnisme était né. 

Auguste Renoir

Comment donc un peintre en viendrait-il à manquer d’un pigment ? C’est qu’il n’est plus dans son atelier. Les impressionnistes peignent en pleine nature : ils quittent l’environnement hermétique et l’éclairage imperturbable du laboratoire pictural, et s’enfoncent dans le tissu sensuel du monde où les fleurs, les pierres et les arbres se réverbèrent, où les couleurs se répondent, où le visible se transforme au gré des jeux de la lumière répandue sur les choses.

L’impressionnisme voulait rendre dans la peinture la manière même dont les objets frappent notre vue et attaquent nos sens. Il les représentait dans l’atmosphère où nous les donne la perception instantanée.

 Merleau-Ponty in L’Œil et l’Esprit

1820 : la peinture amorce une transformation profonde. Le dessin devient moins représentatif de la réalité et ne prime plus sur la couleur. Le détail devient moins important et, surtout, la lumière vibre, devient reine et annonce l’impressionnisme. En science, un jeune polytechnicien, Augustin Fresnel, avec l’aide de ses amis Jean-Marie Ampère et François Arago, démontre que la lumière est ondulatoire et non corpusculaire, comme le soutiennent Newton et tous les savants de l’époque. La coïncidence entre ces deux révolutions scientifique et picturale est troublante. Il est intéressant de trouver, au prisme de Fresnel, la lumière ondulatoire dans les œuvres impressionnistes dont le maître est Monet. Les aspects d’ondulation et de diffraction y sont manifestes.

L’impressionniste voit et rend la nature telle qu’elle est, c’est-à-dire uniquement en vibrations colorées .

Jules Laforgue

Rompant avec l’intellectualisme d’une peinture classique et ses velléités à rendre, sur la toile, l’objectivité esthétique des êtres, les impressionnistes cherchent à revenir à l’immédiateté de l’impression sensible, à la pureté de l’expérience.

L’eau et le ciel constituent la grammaire des impressionnistes

L’élément de base est le miroir de l’eau, dont l’apparence change à chaque instant par la façon dont les lambeaux de ciel s’y reflètent, lui donnant vie et mouvement. Pour capturer l’instant fugace, ou du moins la sensation qu’elle laisse derrière elle, est déjà assez difficile lorsque le jeu de la lumière et de la couleur est concentré sur un point fixe, mais l’eau, étant un sujet si mobile et en constante évolution, est un vrai problème… un homme peut se consacrer toute sa vie à une telle œuvre.

Claude Monet

Parce que la toile exprime un instant, un moment de la journée dont le ciel est témoin, le passage de l’eau qui rend unique chaque instant ; le scintillement du soleil, le reflet de la lumière, sont autant d’impressions fugaces qu’il s’agit de rapporter. Des touches très graphiques, des empâtements de peinture produisent une sensation dans l’œil du visiteur, celui d’un moment précis de ce morceau de paysage.

La couleur outrepasse les frontières des êtres

Distribuée entre toutes les choses qui se donnent à voir, la couleur outrepasse les frontières des êtres et manifeste dans ses infinies nuances l’unité du monde sensible ; elle demande à réapprendre à voir et je dirais à sentir, ou ressentir.

La couleur est mon obsession quotidienne, ma joie et mon tourment.

Claude Monet

Je laisse mon cerveau se reposer quand je peins des fleurs.

Auguste Renoir

Se concentrer sur l’essence des choses

Les prairies fleuries sont encore plus belles depuis que Klimt les a peintes ; l’artiste nous offre un regard qui nous permet de contempler la splendeur de leurs couleurs. On n’apprend jamais à saisir la nature dans toute sa magie autrement que par l’art, qui ne cesse de renouveler son apparence.

Josef August Lux

Bien que connu dès le début de sa carrière pour ses compositions allégoriques et ses portraits de femmes, Klimt se tourne, à partir des années 1890, vers la peinture de paysage. L’évolution de son style paysager reflète et motive les changements techniques observés dans ses peintures de figures : il emploie d’abord des techniques impressionnistes et pointillistes, puis privilégie une touche et une palette plus expressives. Ces changements stylistiques reflètent également ses préoccupations intellectuelles : au tournant du siècle, il peint en plein air, à l’instar de ses contemporains impressionnistes français, ce qui confère à ses premières œuvres une grande fidélité au naturalisme. Cependant, contrairement aux impressionnistes, la passion profonde de Klimt résidait plutôt dans sa volonté de rendre sa compréhension plus concrète, de se concentrer sur l’essence des choses au-delà de leur simple apparence physique. L’évolution de son traitement de la surface picturale révèle que Klimt devait maîtriser les techniques de l’impressionnisme et du pointillisme, même s’il n’a pas juxtaposé de couleurs pures. Il a gradué ses couleurs d’une manière comparable à celle de Monet et Seurat, bien que son œuvre soit plus raffinée. L’artiste souhaitait créer une peinture d’atmosphère.

Ses peintures sont fidèles à ce qu’il a vu, et pourtant elles le transcendent. Elles utilisent le dessin et la texture, les motifs et les couleurs, afin de rendre permanent le transitoire, d’immortaliser l’éphémère, de transformer et de fixer un monde en perpétuelle mutation et décomposition en un paradis immuable.

Frank Whtiford

La disposition des éléments obéit à la règle de la nature sauvage et indomptée : le hasard et l’agglomération.


Par cette œuvre monumentale réalisée en 1991, le peintre chinois Zao Wou-Ki (1920–2013) rend hommage à l’un des artistes qui l’ont le plus inspiré : Claude Monet. Par sa forme, l’œuvre rappelle en effet les panneaux panoramiques des Nymphéas du musée de l’Orangerie. Les silhouettes sombres et verticales situées sur la gauche évoquent, quant à elles, les troncs d’arbre qui scandent plusieurs de ces panneaux de Monet, en souvenir des estampes japonaises aux cadrages audacieux que collectionnait le peintre français.

Comme Monet, Zao Wou-Ki se dit « absorbé par le spectacle de la nature perpétuellement changeante ». Dans beaucoup de ses peintures à l’huile présentées dans l’exposition L’hommage à Monet du peintre chinois Zao Wou-Ki, le Chinois s’inspire des couleurs du peintre français : ses bleus et ses mauves, ses associations de vert et de rose, ses jaunes lumineux. Çà et là, un petit trait vert vif évoque une feuille de bambou ; un coup de brosse clair, un nymphéa ; un essaim de taches ovales, des feuilles de nénuphars flottant sur l’eau.

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