Le souffle

Sommet lumineux, Mei Qing

氣 qì

Aux sources du souffle et de l’esprit

Le Seigneur Dieu forma donc l’homme du limon de la terre : il répandit sur son visage un souffle de vie, et l’homme devint vivant et animé.

Bible, Genèse.

Qu’est ce souffle? une note, un mot,- un soupir, rien. Ce rien suffit.
Qui n’a senti en ce monde la puissance de ceci : un rien.

Victor Hugo in L’Archipel de la Manche

Pneuma (πνεῦμα), issu de la racine pnein (πνέω) signifiant souffler, exhaler, respirer, est un mot du grec ancien pour souffle, et dans un contexte religieux, pour esprit ou âme. Il est également utilisé dans les traductions grecques de la Bible hébraïque et dans le Nouveau Testament grec pour l’hébreu ruah (רוח). En philosophie classique, il se distingue de la psyché (ψυχή), qui signifiait à l’origine souffle de vie, mais est régulièrement traduit par esprit et le plus souvent par âme.

Étymologie

Caractère 氣 qì en style sigillaire
Caractère 氣 qì en style sigillaire

La graphie ancienne 氣 nous montre le grain de riz 米 qui éclate sous l’effet de la cuisson et qui dégage une vapeur 汽 qui s’élève en accumulation 三, en nuées. Dans ce caractère primitif le trait supérieur désignait ce qui vient d’en haut, le trait inférieur ce qui vient d’en bas et le trait médian ce qui bat entre les deux. Pour marquer cela plus clairement, plus tard le trait supérieur fut recourbé vers le haut et le trait inférieur vers le bas. Ensuite, la dynamique propre au pinceau accentua cela. On ajouta donc dans l’espace vide en bas à gauche du caractère, 米 mǐ, le signe général du riz en grains non cuits. Cela permettait de représenter en un seul idéogramme 氣 les deux manifestations des souffles les nuées légères et mobiles pour leur aspect 陽 yáng, et les grains de riz petits, nombreux, durs et remplis d’énergie nutritive pour leur aspect 隂 yīn.  Le chinois moderne n’a retenu que la partie supérieure 气, et rejoint ainsi dans l’esprit le caractère primitif formé de trois lignes horizontales 三, symbolisant les courants atmosphériques. 

Le sinogramme 氣 décrit donc le souffle, comme étant à la fois aussi immatériel et éthéré que la vapeur et aussi dense et matériel que la céréale. Il signifie également que le qì est une substance subtile, la vapeur, dérivée d’une substance grossière, la céréale.

Le souffle est cette force vitale, qui se meut, qui pénètre partout, invisible (无 wú), qui ouvre et communique. C’est la libre expression de ces qualités qui garantit une bonne santé. Les esprits guident les souffles, le cœur souverain est garant de leur harmonie par sa propre harmonie

Plus tard je fus forcé de réfléchir sur ce peuple dont je connais les tares et auquel on accorde néanmoins quelque grandeur. Du fait de son nombre, de son ancienneté et de sa pérennité ? Mais bien plus semble-t-il à cause de ce pacte de confiance, ou de connivence,qu’il a passé avec l’univers vivant, puisqu’il croit aux vertus des souffles rythmiques qui circulent et qui relient le Tout. D’où peut-être cette manière d’exister à nulle autre pareille.

François Cheng in Le Dit de Tianyi

L’enveloppe du ciel et de la terre, le ciel et la terre, l’intervalle ciel~terre et tous les êtres qui y ont une éphémère demeure, ne forment qu’un amas de souffles, sans intérieur, sans extérieur, sans limites sinon précaires et relatives. Dans cet amas, on peut distinguer une multitude de masses particulières. Toute analyse, tout découpage qui fait surgir des souffles particuliers les maintient en fait dans l’amas primordial, dans l’Unité. Tel est le schéma qui explique la production et la disparition des êtres. Ils ne sont que condensation et dissipation au sein de l’amas primordial des souffles.

Des souffles

La notion de qì, que l’on traduit au mieux par souffle, essentielle dans la médecine chinoise, ne s’y limite pas ; elle est constitutive de l’ensemble du mode de penser chinois. Battement entre sa forme la plus yīn, le grain de riz, et la plus yáng, les nuées, le qì est une énergie vitale fondamentale. Mais énergie est encore une traduction insuffisante. Peut-être le mot français air conviendrait mieux du fait de son invisibilité naturelle alliée à un éventail de significations qui laisse entrevoir la richesse du mot qì en chinois.

Quelques expressions dans lesquelles le qì intervient

天氣 tiān qì
Le qì du ciel, c’est la forme que prend le qì au niveau du ciel, particularisé par son continuel changement, son aspect yáng. L’expression désigne le temps qu’il fait aujourd’hui, en ce moment.
地氣 dì qì
Le qì de la terre est la densification du qì du ciel en un lieu, particularisé cette fois par sa permanence, son aspect yīn. L’expression désigne le climat d’un endroit, d’une région.
通氣 tōng qì
Le qì en bonne communication. Selon que l’on considère l’aspect matériel ou l’aspect spirituel, cette expression pourra signifier aussi bien ventiler, aérer un local, que rester en contact l’un avec l’autre, exprimant alors la connivence invisible entre deux personnes qui n’ont pas besoin de parler pour que leurs qì s’accordent.
生氣 shēng qì
Le qì vif est le qì qui va se manifester de façon moins invisible qu’à l’accoutumée. Il s’applique aussi bien à la vitalité en général qu’à son excès la colère. L’animisme, par exemple, est appelé 生氣主義 shēngqì zhǔyì, doctrine de la vitalité.
脾氣 pí qì
Le qì de la rate ou qì printanier est le qì de quelqu’un qui a du tempérament, du caractère et plutôt du mauvais caractère.
神氣 shén qì
Le qì de l’esprit, c’est l’air de quelqu’un, sa manière d’être, son allure, se donner l’air peut nous rendre suffisant voire outrecuidant. C’est aussi l’air d’un lieu, la sensation que l’on ressent en y entrant, le fait que l’on s’y sent bien ou mal, le fondement du feng shui.
口氣 kǒu qì
Le qì de la bouche désigne la tonalité, la manière de parler. L’expression s’applique généralement à quelqu’un qui parle bien.
手氣 shǒu qì
Le qì de la main, c’est avoir de la chance au jeu, comme nous disons avoir la main.
骨氣 gǔ qì
Le qì de l’os est la force de caractère, le tempérament, l’intégrité morale d’une personne qui ne transige pas sur l’os, c’est-à-dire la charpente, ce qui soutient la maison et qui serait, chez nous, le fondement. On dira d’un beau trait de calligraphie qu’il a une fermeté intérieure et invisible qui fait qu’il tient comme les os tiennent le corps.
名氣 míng qì
Le qì du nom est la réputation, la célébrité, la renommée.
客氣 kè qì
Le qì envers l’autre, c’est l’hospitalité, la politesse, un art de vivre en société que les Chinois, peuple sédentaire dans une nation depuis toujours surpeuplée, ont beaucoup développé. C’est dire à autrui ce qu’il a envie d’entendre et savoir dire ce qui convient à la situation qu’on traverse. Cependant la politesse dont il s’agit ici concerne les gens avec qui on est en relation à quelque niveau que ce soit, mais pas les inconnus.
客氣 kè qì
Le qì envers l’autre, c’est l’hospitalité, la politesse, un art de vivre en société que les Chinois, peuple sédentaire dans une nation depuis toujours surpeuplée, ont beaucoup développé. C’est dire à autrui ce qu’il a envie d’entendre et savoir dire ce qui convient à la situation qu’on traverse. Cependant la politesse dont il s’agit ici concerne les gens avec qui on est en relation à quelque niveau que ce soit, mais pas les inconnus.
洋氣 yáng qì
Le qì de l’étranger. Le mot yáng désigne au départ l’océan, puis par extension ce qui se trouve au-delà de l’océan, c’est-à-dire le monde occidental. L’expression s’applique avec une connotation positive à tout ce qui relève du style occidental.
節氣 jié qì
Le qì des moments de l’année est le nom donné à la division de l’année en vingt-quatre périodes de quinze jours. Appelé les vingt-quatre périodes solaires.
運氣 yùn qì
Le qì en mouvement est au sens propre faire bouger le souffle vital par des étirements ; au sens figuré, ce qì qui virevolte désigne la chance qu’il faut saisir au moment où elle passe. Avoir de la chance est inconcevable pour un esprit chinois : la chance ne peut pas être une possession, c’est un couplage momentanément favorable entre une personne et un moment qu’il faut savoir saisir.

La médecine chinoise est fondée sur l’idée que le souffle vital circule constamment d’organe en organe, les irriguant les uns après les autres, selon un cycle circadien. La circulation de ce souffle vital immatériel est invisible, mais il est possible d’en repérer le cheminement : c’est le système des méridiens. Les points d’acupuncture ( 穴 xué ) ne sont que des indications d’endroits plus accessibles, parce que les souffles y affleurent, où le praticien peut, avec ses aiguilles, envoyer des sortes de messages ayant pour but de restaurer la fluidité.

Les souffles président à toutes les mutations et activités dans le corps, tant sur le plan macroscopique que sur le plan microscopique, selon les modalités du 隂 yīn et du 陽 yáng. La régulation des souffles constitutifs et animateurs de l’homme, au sein des souffles constitutifs et animateurs du cosmos, est l’objet même de l’art médical.

Au sens le plus général, les souffles sont l’existence des êtres comme elle se dégage dans sa composition yin-yang. Dans un sens plus restreint, ils sont ce qui assure tous les mouvements et les modalités de l’animation physique et psychique. Dépourvus de forme, ils compénètrent les substances qui les accueillent pour y opérer les activités qui expriment et maintiennent la vie. Ils sont l’aspect yang dans les couples qu’ils forment avec les essences, avec le sang, les liquides, le corps, les saveurs … qui représentent l’aspect yin.

Par les souffles tout se fait, de l’origine à la fin. Ils commencent le processus de production et de caractérisation des êtres ; ils déterminent leurs apparences extérieures comme leur mouvements intérieurs. Ils s’appuient sur le dynamisme originel ; ils tirent force et renouvellement des essences provenant des fruits de la terre (alimentation), et de l’inspiration des souffles offerts par le ciel (respiration).

Les circulations, les échanges, les transmissions, les changements des liquides en vapeurs et des vapeurs en liquides, des aliments en essences et des essences en souffles, le maintien d’une douce température, le respect des rythmes et des cycles, les ouvertures et fermetures des innombrables passages et orifices de l’être, tous les mouvements et transformations produisant et soutenant la vie se font grâce aux souffles. Les activités mentales et psychologiques, le tonus du moral et la force de la pensée, sont redevables aux souffles. Les émotions sont des mouvements de souffles, qui souvent se dérèglent ; ce sont les manifestations dans les souffles de la réaction induite par une excitation, une perception, une pensée, un souvenir ….

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