Socrate avait ce qu’il appelait son « daimon ». Non pas une voix qui lui dictait quoi faire, quelle direction prendre, quel mot prononcer mais quelque chose de plus discret et de plus étrange : une voix qui l’arrêtait, qui lui signalait, sans explication, que telle voie était fermée ou que tel geste ne lui appartenait pas. En somme, une voix du « non », précise, et remarquablement sobre.
Marie Robert
Cette idée renverse tout ce qu’on croit savoir sur la quête de soi. On cherche d’habitude par addition. Qu’est-ce que je veux ? Qui suis-je vraiment ? Vers quoi est-ce que je tends ? On accumule des réponses, des projets, des identités possibles. Et on s’y perd souvent, parce que les désirs sont nombreux et contradictoires, parce que ce qu’on veut change avec les saisons, parce que le monde est plein de propositions séduisantes qui ressemblent à des vocations sans en être.
Et si on essayait l’inverse ? Non pas se demander ce qu’on veut construire, mais remarquer ce qu’on ne peut décidément pas faire. Non pas chercher sa voix en criant plus fort, mais l’entendre dans ce qu’elle refuse de dire.
La voix intérieure, celle qui compte vraiment, naît souvent par soustraction. Elle se révèle dans les compromis auxquels on n’arrive pas à se résoudre. Mais ce qu’on refuse, instinctivement, viscéralement, sans pouvoir toujours l’expliquer, ça, c’est nôtre.
Il y a un personnage de Melville qui m’accompagne depuis longtemps. Bartleby, scribe indéchiffrable, ne dit jamais ce qu’il veut, ni ce qu’il pense. Il dit seulement, face à toute sollicitation : « I would prefer not to », « je ne préférerai pas ». Cette phrase est peut-être la formulation la plus honnête de l’identité, non pas une déclaration d’intention, mais un territoire délimité par ses propres frontières.
Ce que je refuse de faire dit qui je suis bien plus clairement que ce que j’aspire à devenir. Parce que les aspirations peuvent être empruntées, construites pour plaire. Les refus, eux, viennent d’ailleurs. Ils s’imposent avec une certitude qui ressemble à de la dignité. À quoi avons-nous dit non récemment ? Ce matériau-là est précieux. Il contient notre voix.
Le daimôn de Socrate est un des concepts les plus connus liés à Socrate, quand bien même le terme n’est jamais employé par Platon pour le nommer ; l’auteur lui préfère en effet le terme de signe démonique (δαιμόνιον σημεῖον / daimonion sêmeion). Selon Platon, le daimonion de Socrate lui souffle ses réponses lorsqu’il s’exprime sur un sujet ; Socrate s’en disait inspiré, car il lui suggérait ses résolutions, et surtout ce qu’il ne devait pas faire. Il est donc un « empêchement mystérieux » (θαυμάσιον τι γέγονεν / thaumasion ti gegonen). Il est défini comme « une sorte de voix » (φωνή τις / phônè tis). Socrate dit qu’il « pense que peu de gens – voire personne – l’ont eu avant [lui] ». Ce daimôn lui aurait ainsi conseillé, un jour, de ne pas emprunter une certaine route. Le philosophe suivit son conseil tandis que ses compagnons restèrent. Un peu plus tard, ils furent bloqués par un troupeau de porcs et arrivèrent couverts de boue.

Dans la pensée chinoise, et plus spécifiquement dans le taoïsme, il n’existe pas de concept strictement équivalent au daimônion de Socrate, cette voix intérieure ou esprit guide qui, selon Platon, inspirait et avertissait Socrate. Cependant, plusieurs notions taoïstes ou confucéennes pourraient s’en approcher par leur fonction de guide intérieur, de conscience morale ou de sagesse intuitive.
Dans le taoïsme, 神 shén représente l’esprit, la conscience ou la présence divine en chaque individu. Il est souvent associé à la clarté mentale, à l’intuition et à la connexion avec la voie (道 dào). Comme le daimônion, le shén peut être perçu comme une voix intérieure qui guide vers l’harmonie et la justesse. Il est cultivé par la méditation, les pratiques alchimiques internes (内丹 nèi dān) et l’alignement avec le dào.
Le caractère 誌 zhì désigne la volonté morale, l’intention sincère et la détermination à agir en accord avec la vertu (惪 dé). Dans le confucianisme, il est central pour l’autoculture (修身 xiū shēn). Zhì agit comme une boussole intérieure, similaire au daimônion qui oriente Socrate vers le bien. Il est souvent associé à la voix de la conscience (良知 liáng zhī ) chez les néoconfucéens comme Wang Yangming (王陽明 1472 – 1529).
Concept clé de l’école de l’Esprit (心學 xīn xué) de Wang Yangming, le terme 良知 liáng zhī représente la bonne conscience innée, une connaissance morale intuitive qui distingue le bien du mal sans besoin de raisonnement. Comme le daimônion, le Liangzhi est une voix intérieure immédiate, une forme de sagesse spontanée qui guide l’action juste. Wang Yangming le décrit comme une lueur de clarté toujours présente en chacun.
Dans le confucianisme, le mandat du ciel (天命 tiān mìng) est la volonté du Ciel (天 tiān) qui se manifeste en l’humain. Mencius ((孟子 Mèngzǐ 380-289 AEC)) parle des quatre germes de la vertu innée (四善端 sì shàn duān) qui sont des expressions du tianming : bienveillance (仁 rén), justice (義 yì), décence (禮 lǐ) et sagesse (智 zhì). Le tianming peut être vu comme une forme de destin ou de guide divin, similaire à l’inspiration que Socrate attribuait à son daimônion. Cependant, il est plus cosmique et moins personnel.
Dans le taoïsme alchimique, l’alchimie interne (内丹 nèi dān) vise à cultiver un esprit immortel (神仙 shén xiān) ou un embryon saint (聖胎 shèng tāi) à l’intérieur de soi, souvent symbolisé par un guide intérieur ou une énergie subtile. L’embryon saint ou l’esprit immortel peut jouer un rôle similaire à celui du daimônion, en tant que présence intérieure qui éclaire et protège.
- Marie Robert
- Auguste Bouché-Leclercq-Socrates’ Attitude Towards Divination – Via Hygeia
- Le livre de Mencius – Traduction d’André Levy
- La philosophie morale de Wang Yang-ming – Une édition réalisée par Pierre Palpant

Laisser un commentaire