Regarder les nuages naître

Atmosphere n°34, détail, huile de Ian Fisher

中歲頗好道,
晚家南山陲。
興來每獨往,
勝事空自知。
行到水窮處,
坐看雲起時。
偶然值林叟,
談笑無還期。

in 終南別業

À l’âge mûr, je me suis pris de passion pour la Voie, et,
à la fin de ma vie, je me suis installé au pied des Montagnes du Sud.
Quand l’envie me prend, je m’aventure souvent seul,
savourant les plaisirs que je suis le seul à connaître.
Je marche jusqu’à ce que le cours d’eau disparaisse,
puis je m’assieds et regarde les nuages ​​se lever.
Par hasard, je rencontre un vieil homme dans les bois,
et nous bavardons sans penser à nous revoir.

La Villa Zhongnan (終南別業 zhōng nán bié yè) est l’une des œuvres les plus représentatives du poète Wang Wei, écrite après la première année du règne de l’empereur Suzong (758). Ce poème décrit la quiétude et la sérénité qui accompagnent le retrait du monde, et dépeint avec force l’esprit ouvert de l’ermite.

Wang Wei (王维 701-761), nom de cour et de plume, (摩诘, 摩詰, mójié), est un poète, peintre et musicien chinois de la période Tang. Adepte du bouddhisme chan (禪宗 chán zōng), il choisit comme nom public celui de Mojie qui est la transcription en chinois du nom Vimalakirti porté par un bodhisattva laïc. Ce bodhisattva, personnage central du Sūtra de Vimalakirti, est son modèle et idéal. Il fait partie des « Dix amis de l’École des Immortels » (仙宗十友). Il est le créateur, avec Meng Haoran, de la poésie rustique.

Les six premiers vers esquissent la vie solitaire du poète, errant en silence et observant les nuages ​​qui s’élèvent. La fin, « par hasard je rencontrai un vieil homme dans les bois, et nous conversâmes sans penser à rentrer », introduit une dimension humaine, rendant l’image de l’ermite plus humaine et accessible. Le langage du poème est simple et conversationnel, mais d’une extrême maîtrise, dépeignant avec vivacité une ambiance paisible et recelant des implications philosophiques, atteignant ainsi une unité entre saveur poétique et intérêt philosophique.

L’ensemble du poème intègre les principes du bouddhisme chan, lui conférant une forte dimension spirituelle.

À travers des scènes telles que marcher jusqu’au bout de l’eau, s’asseoir et contempler le lever des nuages ​​, il présente l’image d’un reclus détaché des affaires du monde.

xíng marcher, agir, faire, pratiquer, appliquer, d’accord, bagages , quitter la maison, ballade, voyage
xìng action, comportement, conduite personnelle
héng ligne, faire, marcher, voyager, acceptable
dào jusqu’à, arriver, parvenir, atteindre, aller à
shuǐ eau, liquide, 85e radical
qióngpauvre, fin, limite, extrêmement
chǔbien s’entendre, faire bon ménage, se trouver, demeurer, habiter, résider, être situé, s’occuper de, sanctionner, punir
chù lieu, endroit, département, service
zuòs’assoir, s’asseoir, prendre un transport, se situer, se trouver, siège, place assise
kān garder, soigner, surveiller
kàn voir, regarder, lire, considérer comme, voir que, traiter en tant que, juger, considérer, estimer, traiter, soigner
yún nuage
augmenter, soulever, se lever, se dresser
shítemps, heure, souvent, actuel, courant, occasion

Le chinois est l’une des langues les plus difficiles à traduire. Il possède des milliers de caractères et un système tonal dont le sens varie légèrement selon la prononciation. Un seul caractère peut avoir plusieurs significations et peut être lu différemment dans diverses situations. En chinois, de nombreux caractères ont plusieurs significations, selon le contexte dans lequel ils apparaissent. Une bonne traduction doit interpréter le texte dans son ensemble et considérer comment chaque caractère interagit avec les autres dans une phrase ou un paragraphe ; elle oblige à aller au-delà du sens littéral et à prendre en compte l’intention, l’émotion ou la signification culturelle.

Ces deux vers, 行到水窮處,坐看雲起時 , sont souvent cités pour leur profondeur philosophique et leur simplicité poétique.

Le caractère 行 xíng signifie marcher ou avancer ; 水窮處 shuǐ qióng chù est l’endroit où l’eau s’épuise, littéralement là où l’eau est épuisée. On peut aussi l’interpréter comme là où la rivière prend fin ou au bout du chemin de l’eau.

Le caractère 坐 zuò signifie s’asseoir ; 看 kàn, regarder ; 雲起 yún qǐ, les nuages se lèvent ou naissent ; 時 shí, le moment ou le temps. La traduction peut inclure ou non le moment, selon le rythme souhaité.

Voici quelques pistes de traduction en français, en essayant de conserver à la fois le sens littéral et l’esprit zen du poème :

Minimaliste pour garder la concision du chinois.

Au bout de l’eau, je m’assois,
Les nuages se lèvent.

Littérale et poétique

J’avance jusqu’où l’eau s’épuise,
Puis je m’assieds pour regarder les nuages naître.

Fluide et naturelle

Là où la rivière s’arrête, je m’arrête aussi,
Et je contemple les nuages qui montent.

Fluide et naturelle

Là où la rivière s’arrête, je m’arrête aussi
Et je contemple les nuages qui montent

Inspirée par ma pratique du taiji quan, le mouvement des nuages pouvant être une métaphore du suivre (隨 suí) mis en oeuvre dans les mains poussantes (推手 tuī shǒu).

Quand le chemin de l’eau se termine, je m’assois,
Et j’observe le mouvement des nuages.

Ce vers est souvent associé à l’idée de lâcher-prise et de méditation dans l’action. Dans le taiji quan, on pourrait y voir une métaphore de l’écoute (聽 tīng) : s’arrêter pour observer, comme on écoute l’énergie de l’autre en tuishou ; du suivre (隨 suí) : accepter la fin d’un mouvement (l’eau qui s’arrête) pour en accueillir un nouveau (les nuages qui montent).


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