La conscience est-elle le fruit du cerveau seul ? La neuroscientifique Catherine Tallon-Baudry explore une piste surprenante : nos battements cardiaques et rythmes gastriques participeraient à la construction de notre sentiment d’exister.
La conscience est l’un des grands mystères des neurosciences. Comment le cerveau produit-il cette expérience subjective, ce sentiment d’être soi ? Catherine Tallon-Baudry, directrice de recherche à l’ENS-PSL, a consacré sa carrière à cette question vertigineuse, à l’interface entre neurosciences, psychologie et philosophie. Ses travaux sur les oscillations cérébrales, puis sur la conscience, ont profondément renouvelé le domaine.
Le philosophe David Chalmers distingue deux types de problèmes liés à la conscience. Les problèmes « faciles » sont mesurables et concernent les mécanismes fonctionnels : attention, mémoire, perception. Le problème « difficile », lui, est autrement plus ardu : pourquoi l’activité cérébrale nous fait-elle ressentir quelque chose plutôt que rien ? Comment, à partir de matière biologique, émerge une expérience subjective ? C’est précisément ce défi que Catherine Tallon-Baudry cherche à relever.
Quand le corps participe à la conscience
Pour aborder la subjectivité de la conscience, la chercheuse s’est tournée vers une piste inattendue : les signaux viscéraux. Le cœur bat en permanence, l’estomac a son propre rythme électrique. Et si ces organes vitaux participaient à la construction du « soi minimal », cette forme fondamentale de conscience qui nous permet de nous sentir exister ? Une idée audacieuse, mais que ses expériences tendent à confirmer.
Ses travaux montrent que le cerveau écoute en permanence les battements cardiaques, et que cette attention cérébrale au cœur est plus intense quand on pense à soi-même plutôt qu’à autrui. Mieux : juste avant qu’un sujet perçoive consciemment un stimulus visuel très ténu, son cerveau est davantage à l’écoute de son cœur. Comme si le corps se préparait à accueillir une expérience consciente avant même qu’elle n’advienne.
Des applications prometteuses pour les patients
Ces découvertes ouvrent des perspectives médicales concrètes. Chez des patients sortant du coma, dont on peine à évaluer l’état de conscience, l’analyse de la réponse cérébrale aux battements cardiaques s’est révélée capable de reproduire les diagnostics obtenus par des techniques d’imagerie coûteuses et rares. Un outil potentiellement précieux pour des situations aussi douloureuses que celle de Vincent Lambert.
Des questions éthiques de plus en plus urgentes
Les enjeux vont bien au-delà de la médecine. Mieux définir la conscience, c’est aussi pouvoir répondre à des questions éthiques fondamentales : à partir de quand un fœtus est-il conscient ? Les intelligences artificielles ou les organoïdes cérébraux peuvent-ils ressentir de la douleur ? Ces questions, longtemps réservées aux philosophes, deviennent urgentes à mesure que la science et la technologie progressent.
- Catherine Tallon-Baudry, en son corps et conscience – France Culture La Science, CQFD
- La cognition – Du neurone à la société – Sous la direction de Thérèse Collins, Daniel Andler et Catherine Tallon-Baudry chez Folio

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