Demeurer vivant

Vieil homme chinois d'autrefois en train d'apprendre

Au grand Âge

Nourrir sa vie signifie entretenir et déployer en soi son potentiel vital, mais de façon aussi à promouvoir en soi le vivant de la vie, de ne cesser de re-possibiliser sa vie ou de l’ouvrir à de nouveaux possibles de vie – ce qui relance aussi en retour le vital de la vie. Or il est ordinaire en Chine, y compris chez les Lettrés, et déjà à haute époque, que, plus on avance en âge, plus on s’occupe de nourrir sa vie – et même n’est-ce pas là finalement ce qui, quand on est au bout de sa carrière, qu’on est revenu des ambitions du monde, viendrait seul à compter ?

Nourrir sa vie, ce n’est pas nécessairement la conduire vers un but, un dépassement, mais la maintenir continûment en marche, en évolution, pour éviter que, se laissant distraire et ralentir dans sa marche, elle ne s’enlise et ne se paralyse. Nourrir sa vie peut se comprendre ainsi de façon physiologique, mais aussi morale et psychologique et même, comme on dit, spirituelle : qu’est-ce que je vois qui traîne en moi et qui risque de bloquer ma vie ?

Nourrir sa vie, c’est donc d’abord être attentif à ce que rien n’en vienne à traîner dans sa vie et, l’immobilisant, fasse rater le renouvellement de la vie.
La vie ne s’use pas – ou se nourrit encore – de ce qu’elle sait trouver de l’entre par où se glisser, à travers les obstacles rencontrés, si bien qu’elle ne s’y laisse pas enliser et abîmer. À travers les plus grands embarras de l’existence, un évidement est toujours à trouver, un interstice à déceler, qui soit une issue pour s’en sortir et ne pas laisser la vie se fracasser ou s’épuiser contre l’obstacle abordé.

François Jullien in Demeurer vivant

Si, plus on avance dans la vie, la perte de vitalité, de capacité, est inexorable, n’y a-t-il pas possibilité néanmoins de re-lancer autrement sa vie ? Ne faudrait-il pas distinguer le vital, le fait brut d’être en vie, et le vivant déployant plus amplement ma capacité de « vivre ». À travers la perte de la vitalité et la maladie, et même à travers la souffrance, ne peut-on pas éprouver avec plus d’acuité ce qu’a d’infiniment précieux, et même d’inouï, le simple fait de pouvoir vivre ? Il y a encore ce geste que je peux faire, cette parole que je peux adresser, qui sont en eux-mêmes une plénitude de vie – et même d’autant plus sensible que d’autres capacités me sont désormais retirées.

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