La fièvre du qigong

Portrait de Li Hongzhi, 1999

Guérison, religion et politique en Chine contemporaine
par M. David Palmer

Thèse de doctorat préparée sous la direction de M. Kristofer Schipper, soutenue le 27 mai 2002

Le qigong ou travail du souffle fut la principale expression de religiosité populaire dans les villes de la Chine post-maoïste. Basé sur des pratiques traditionnelles d’entraînement corporel et mental, le qigong suscita un engouement massif dans les années 1980 et 1990. Mais ce phénomène a largement échappé à l’attention des observateurs occidentaux jusqu’à la répression du Falungong, secte issue du monde du qigong.

Cette thèse est une étude de l’histoire du qigong en Chine continentale de 1949 à 1999. Elle tente de répondre à l’interrogation suivante: comment une pratique qui fut à l’origine conçue et reconnue comme une méthode de guérison a-t-elle pu devenir le foyer d’une explosion religieuse de masse, pour ensuite déclencher une confrontation politique ?

Le récit est divisé en trois parties qui correspondent à des phases distinctes de l’histoire du qigong. La première partie relate la phase de l’institution médicale, de la fondation du qigong moderne par l’État en tant que composante du système de santé de 1949 à la Révolution culturelle. La deuxième partie décrit l’explosion religieuse du qigong, de la fin de la Révolution culturelle à 1989, période où le qigong devient un mouvement religieux de masse armé d’une idéologie légitimatrice se référant aussi bien à la tradition antique qu’à la science. La troisième partie analyse la crise politique du qigong des années 1990, durant laquelle s’affrontent plusieurs stratégies visant le contrôle des milliers de maîtres et des millions d’adeptes, et la gestion du potentiel symbolique, économique et politique du mouvement. Au bout du compte, c’est une radicalisation idéologique, religieuse et politique qui prend le dessus, exprimée par le militantisme du Falungong et la répression par l’État.

A la fin des années 1940, des cadres du Parti communiste chinois élaborent une discipline thérapeutique moderne, basée sur une technique d’entraînement corporel qui leur a été transmise par un maître populaire, et à laquelle ils donnent le nom, déjà attesté mais très rarement utilisé auparavant, de qigong. Le qigong est le produit d’une volonté de séculariser les formes traditionnelles de thérapie, en les retirant de leur contexte social et conceptuel « féodal » et « superstitieux » pour les intégrer dans des institutions médicales modernes. Dans les années 1950, les autorités du nouvel État communiste encouragent la création d’établissements médicaux de qigong, qui sont fréquentés par l’élite du Parti. Le qigong connaît son premier essor durant le Grand bond en avant à la fin des années 1950, mais est interdit durant la Révolution culturelle.

Le qigong est réhabilité en 1979 grâce aux soutien public de plusieurs membres du Conseil d’État. En quelques années, le qigong se propage à travers la Chine comme un feu de brousse. Mais ce n’est plus le même qigong que celui des années 1950: un amalgame est fait entre les pratiques du qigong et les phénomènes paranormaux des fonctions exceptionnelles. Des scientifiques de renom rêvent de fonder une nouvelle discipline scientifique du qigong, la « science somatique », qui transformerait les arts magiques du corps en une science moderne et universelle. Des milliers de maîtres apparaissent et enseignent des « méthodes de qigong » qui contiennent, en plus des exercices d’auto-entraînement du qigong des années 1950, une pléthore de pratiques magiques: la guérison par « qi externe », les transes du «qigong de mouvements spontanés », les objets à informations, le langage cosmique, etc. Ces méthodes sont diffusées à travers des lignées de masse qui les transmettent à des points de pratique collective dans les parcs et lieux publics dans toute la Chine et à l’étranger. Les lignées du monde du qigong sont fédérées dans des associations semi-officielles affiliées aux instances médicales, scientifiques et sportives du gouvernement. Ils jouissent d’un important appui politique, particulièrement au sein des réseaux de la Commission scientifique et industrielle de la Défense nationale, qui font étouffer les critiques contre le monde du qigong et des fonctions exceptionnelles. Une foisonnante nébuleuse de groupes populaires se constitue sous cette protection, avec ses associations, ses revues, ses colloques, ses activités hygiéniques, thérapeutiques et culturelles, et ses millions d’adeptes.

La fièvre du qigong atteint son paroxysme avec le maître Yan Xin dans les années 1987-89. Ses expériences à l’université Qinghua, où il aurait transformé la structure moléculaire de l’eau à une distance de 2000 km, font espérer une nouvelle révolution scientifique menée par la Chine, et donnent libre cours à tous les rêves futuristes d’un avenir où tout sera possible grâce au qigong. Ses conférences imbues de Force produisent un effet de foule où se produisent guérison et transe de masse. Le maître de qigong devient une idole charismatique, combinant l’image traditionnelle de l’homme à miracles à celle de l’homme de science moderne.

Les dérives liées au qigong se multiplient. Si, de 1979 à 1989, le qigong participe à un mouvement de défoulement collectif de l’après-Révolution culturelle, la tendance post-Tiananmen, de 1989 à 1999, est plutôt celle du développement contrôlé. L’intervention de l’État commence, avec pour but de rectifier le qigong. Inefficace, elle se veut de plus en plus sévère après une dure polémique qui fait rage contre le monde du qigong en 1995. On critique le culte de la personnalité, le retour de superstitions féodales, les abus thér thérapeutiques, l’escroquerie, et les tours d’illusionisme qui passent pour être les pouvoirs miraculeux de la pseudo-science du qigong.

Parallèlement, les lignées de qigong deviennent plus sophistiquées et mieux organisées. La tendance est à la récupération. Dans certains organes d’État, dans les associations semi-officielles et dans les lignées de masse, on cherche à exploiter la source de profits que représentent les activités et produits relatifs au qigong. Une nouvelle génération d’organisations de qigong se développe, qui, sur la base des réseaux de transmission dans les parcs et espaces publics, mettent en œuvre des stratégies d’expansion systématique à grande échelle. Le Zhonggong, par exemple, s’infiltre dans les mondes politique, scientifique, médiatique et judiciaire. Il construit une organisation gigantesque qui emploie son propre dispositif d’administration pour propager un nouveau système philosophique et culturel, la « culture du Qilin », auprès de ses trente millions d’adeptes. Le Falungong, lui, s’enracine dans la pratique du qigong pour diffuser un livre sacré, le Zhuan Falun, porteur d’une idéologie millénariste. Celle-ci est vivement attaquée dans la presse par les polémiciens anti-qigong. Le maître Li Hongzhi mobilise ses adeptes à militer contre toute critique. Commence alors, de 1996 à 1999, un cycle de lutte et d’expansion, chaque critique dans les médias ou action officielle à l’encontre du Falungong provoquant une riposte de celui-ci, suivie d’une augmentation toujours plus massive du nombre d’adeptes. Li Hongzhi n’hésite pas à défier ses adversaires: il projette une confiance et une puissance qui semble plus résolue que celle du gouvernement.

La manifestation de dix mille adeptes le 25 avril 1999 autour de Zhongnanhai, centre nerveux du Parti, met fin à la tolérance du pouvoir suprême. Le Parti communiste chinois lance une campagne intense et systématique pour la suppression totale du Falungong. Dans la foulée, c’est tout le monde du qigong qui est démantelé. L’État tente de lui substituer son propre système uniforme d’enseignement et d’administration du qigong. Le Falungong devient une société secrète de plus en plus politisée; les réseaux de qigong, fort réduits, persistent de manière informelle et souterraine. Tous attendent un retournement du climat politique qui leur permettra, une fois de plus, de sortir des montagnes.

En conclusion, la thèse propose une analyse anthropologique de l’articulation du médical, du religieux et du politique dans le qigong. Les expériences produites par la pratique du qigong mènent à une demande de sens qui peut difficilement trouver satisfaction dans un cadre institutionnel sécularisé, pas plus que ne peuvent s’y établir les rapports charismatiques entre thérapeutes et patients de qigong. Que ce soit au niveau des concepts ou de l’organisation, le qigong propulse le pratiquant vers un ailleurs que les institutions médicales ne peuvent intégrer. Le seul moyen de donner une forme cohérente à l’expérience du qigong est de faire appel aux maîtres du présent et du passé, figures de la tradition, de suivre leur exemple et leurs enseignements. De la technique de santé, le qigong mène inéluctablement vers la lignée croyante; son organisation se construit hors des institutions médicales pour prendre une forme de plus en plus religieuse. Mais ces lignées de qigong ne relèvent ni de la religion instituée, ni des cultes locaux ou familiaux. Leur structure, leurs pratiques et leur discours mènent à la conclusion que le qigong est une manifestation contemporaine du monde sectaire qui, depuis la dynastie des Ming, occupe une place importante dans le paysage religieux chinois. Or nous ne pouvons pas comprendre l’histoire du sectarisme sans étudier le rôle de l’État chinois qui, sans le vouloir, a accéléré le processus de dérégulation institutionnelle qui caractérise la modernité religieuse. En cherchant à contrôler et à limiter l’expansion des religions instituées (bouddhisme et taoïsme) depuis la dynastie des Song (960-1279), de manière plus intensive sous les Ming et les Qing (1368-1911), et de façon radicale sous le Parti communiste, l’État a de fait affaibli les religions orthodoxes, créant les conditions pour le foisonnement de la religion populaire et du sectarisme. Depuis le début du XXe s., en détruisant les cultes familiaux et locaux dans lesquels se construisait l’identité et s’exprimait la religiosité des Chinois, il a créé des corps atomisés, des individus modernes coupés de leurs filiations ancestrales. En contrôlant, en affaiblissant et en détruisant les institutions de la religion traditionnelle, l’État communiste a accéléré l’émergence d’une religiosité moderne exprimée par un engagement individuel et volontaire et des trajectoires personnalisées, et qui trouve un contenant dans le qigong. En même temps, de par son auto-définition laïque et athée, l’État délégitime ses propres tentatives de régulation des contenus et des pratiques religieuses.

Le qigong est un objet indéterminé qui permet un passage entre des milieux hétérogènes le qigong devient gymnastique de santé dans l’institution bureaucratique, chaîne de transmission dans la lignée sectaire.
Ainsi, le pratiquant peut être simultanément dans plusieurs mondes, ou bien passer de l’un à l’autre spontanément: monde expérientiel du corps, monde symbolique de la tradition, monde conceptuel de la science, monde relationnel du social, monde utopique du futur, etc. L’indétermination du qigong, qui fait qu’on passe en un souffle du médical au religieux et vice-versa, de la science à la croyance et vice-versa, est parfaitement adaptée à une culture sécularisée où l’adhésion à une religion n’est pas perçue comme une valeur positive, ni pour les individus dans leur majorité, ni pour l’État de par sa politique. C’est grâce à sa nature indéterminée que le qigong a pu devenir un espace légitime ouvert par l’État lui-même.

En effet, la participation ouverte et active d’institutions de l’État distingue le qigong par rapport au sectarisme chinois traditionnel. C’est dans un espace intermédiaire, entre les institutions et les lignées sectaires, que se constitue véritablement le monde du qigong. Les personnalités, les maîtres et les adeptes des différentes lignées de qigong communiquent entre eux et forment une communauté dans un espace qui fut ouvert par les associations semi-officielles et les revues de qigong, propagé par les médias, déployé dans les institutions scientifiques, éducatives et médicales, et rendu visible dans les parcs, jardins, places et cours de la Chine urbaine. On y tente de construire le qigong en tant que voie de régénération de l’individu, de la Chine, et du monde. Le qigong pouvait prospérer en combinant les appuis institutionnels de l’État et le dynamisme populaire des lignées.

Cette enquête, en retraçant le rôle fondamental de l’État dans la création et l’évolution du qigong, souligne cet aspect paradoxal de l’histoire qui a abouti à l’émergence et à la répression du Falungong. Mon récit a mis à jour deux facteurs qui ont contribué à cette situation:

  • sur le plan idéologique, la reformulation conceptuelle du qigong en termes matérialistes lui a donné une base de légitimité à ceci s’est ajouté un discours nationaliste qui a trouvé de fortes résonnances avec le maoïsme des années 1950 et le scientisme des années 1980;
  • sur le plan politique, le soutien de réseaux d’infuence issus notamment des milieux de l’industrie militaire et des personnalités politiques retraitées.

Mais, au milieu des années 1990, le rejet du projet scientiste du qigong par la communauté scientifique laisse le champ libre au fondamentalisme du Falungong, qui refuse toute compromission avec l’idéologie et le système de légitimation de l’État. Li Hongzhi crée un nouveau centre de légitimité morale indépendant du pouvoir étatique. Le Falungong devient le vecteur d’un rejet de la décadence morale de la société chinoise et de ses dirigeants politiques. Mais il ne faut pas voir dans le Falungong une forme d’autonomie sociale résistant à l’autorité de l’État. Bien qu’il s’enracine dans la polysémie du qigong pour jouer simultanément sur les registres thérapeutique, religieux, moral, social et politique, le Falungong vise à intégrer l’adepte dans une organisation corporelle et idéologique compacte et fermée. A travers la crise du Falungong se pose la question de l’autorité religieuse en Chine contemporaine et de ses implications politiques.



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