Yūgen

Au bord de l'Aveyron, Villefranche de Rouergue, juin 2026, photographie de Dominique Clergue

幽玄

Dans la langue japonaise le kanji 幽 yū signifie profond, sombre, caché, mystérieux, tranquille, calme, isolé, isoler, confiner dans une pièce, évanouir. 玄 gen,lui a le sens de noir, sombre, profond, mystérieux, subtil, au-delà des mots, occultisme.

On retrouve ces deux kanjis dans les expressions suivantes :

幽居 yūkyo
ermitage, retraite, isolement; vie solitaire, vie retirée
幽愁 yūshū
mélancolie, tristesse; profonde contemplation
幽々 yūyū
profond, sombre; calme, silencieux
玄妙 genmyō
profondément subtil
玄兎 gento
lune
玄関 genkan
entrée, vestibule

Dans la langue chinoise le caractère 幽 yōu à le sens de à distance, caché, retiré, secret, dissimulé, calme, sérénité, pacifique ; 玄 xuán de mystérieux, obscur, incroyable.

L’expression japonaise 幽玄 yūgen est difficile à traduire, n’ayant pas d’équivalent en français, la traduction la plus proche que l’on puisse donner serait une conscience profonde de l’univers qui déclenche une émotion trop vaste pour être exprimée avec des mots. Ce n’est pas de la tristesse. Ce n’est pas de la joie. C’est ce moment précis où tu regardes quelque chose, un paysage, un ciel, un silence, et où tu ressens que ce que tu vois dépasse largement ce que tu peux comprendre ou dire.

La poésie de Saigyō Hōshi (西行法師 1118–1190) évoque ce sentiment. Les waka, de ce moine bouddhiste et poète renommé de l’époque Heian, célèbrent la nature, la solitude et la contemplation spirituelle. Ses œuvres reflètent souvent une profonde connexion avec le monde naturel.

山深み
夕日さすらむ
草の上に
影もとどめず
消えゆく秋の日

Au cœur des montagnes,
Le soleil couchant s’attarde,
Sur l’herbe,
Sans laisser d’ombre,
Le soleil d’automne s’efface.

森深く
入りぬれば
道もなし
心のままに
行くも帰るも

Au plus profond des bois,
là où ne subsiste aucun sentier,
je vais ou je reviens,
au gré de mon cœur.

雁がねの
雲に消えゆく
秋の空
見る人ごとに
物思ひの種

Le cri des oies sauvages
Disparaît dans les nuages
Du ciel d’automne.
Pour ceux qui les regardent,
C’est une graine de mélancolie.

Le sens n’est jamais dans l’image elle-même. Il est dans tout ce que l’image suggère, sans jamais le montrer. En Occident, on cherche souvent à tout nommer, tout expliquer, tout rendre clair. Yūgen fait l’inverse, il protège le mystère. Il refuse la clarté totale, parce que la clarté totale tue l’émotion.

J’ai ressenti ça plusieurs fois sans savoir que ça portait un nom : face à un jardin silencieux au lever du jour, face à la brume sur une rizière, face à un temple vide ; mais aussi dans ma pratique du taiji quan ou du qi gong, lorsque le geste s’accomplit de lui même, mystérieusement et que l’expérience échappe aux mots. Ce n’était pas beau, c’était plus grand que moi.


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