Le cœur

Sous le ciel (détail), huile, toile, panneau composite aluminium-plastique 2014, Xu Zhen

心 xīn

Comme souverain, le cœur est maître des cinq organes pleins (五臟 wǔ zāng) et des six organes creux, des émotions et des organes des sens, le logis des esprits, le lieu de la conscience et de la connaissance, de la sensibilité et de la spiritualité.

De nature yang, exprimant le mouvement propre au feu, il commande le sang et ses circulations, la langue qui permet la parole, l’allégresse, la sueur … Sa saison est l’été.

Avant d’aller distribuer les Insignes en circulant sur terre à la manière d’un Soleil […], l’Empereur devait, pour mériter le titre de Fils du Ciel et d’Homme Unique, s’élever, tout droit et confondu avec l’axe du Monde, sur la Voie (Wang Tao) par laquelle, à des instants sacrés, le Ciel et la Terre entrent en communion.

Marcel Granet, La Pensée chinoise

Le cœur est positionné au milieu de la poitrine. Il ne s’agit pas d’un centre anatomique, comme la rate. Il est centre comme la poutre faîtière d’une maison est centrale, étant la plus haut placée. Il est le centre comme le lieu ultime où tout converge et d’où tout émane, quand on est dans le sans forme : perceptions, émotions, pensées, mental, spiritualité … Il est ce qui polarise les différents composants des facultés sensitives et cognitives; il est le centre de la vie personnelle comme le 太極 tài jí est le centre et l’origine du cosmos.

Le cœur est l’empereur. fils du ciel, miroir du shén, Centre du thorax: ces termes recouvrent une même position médiatrice entre 天 tiān, le ciel archétypal, et le corps. Le rôle du cœur est de faire en sorte que tout ce qui est d’ordre universel soit coloré par notre nature singulière :

Coeur – esprit – intime – intelligence – pensée – mental – conscience morale – sentiment – affect – humeur – intention – attention : le cœur est le médiateur entre les esprits célestes, les puissances naturelles et toutes les instances de l’organisme. Souverain de l’être, pivot de la vie, il est le garant de l’unité et de l’existence d’une personne.

La vie d’un homme est son cœur. Par lui il réalise sa destinée et se met en accord avec ce qui guide le processus et les mutations par lesquels tout vivant apparaît et se manifeste. Par son cœur, l’homme est responsable de la vie.

Quand l’homme, par sa pratique et sa conduite, met son cœur en harmonie avec le cœur de l’univers, il jouit de la plus parfaite santé possible, dans un équilibre souple, ce qui lui procure contentement et aisance. Sinon, c’est le début des troubles et des maux. La vertu associée au cœur est le sens des convenances, des rites car en tant que souverain il doit montrer dans son attitude appropriée la clarté de son discernement

Fonctions

  • Le cœur gouverne le sang et les vaisseaux (心主血脉 xīn zhǔ xuè mài). Le cœur est le centre de la circulation, il constitue, avec les vaisseaux, un réseau fermé dans lequel, grâce à son activité de propulsion, circule le liquide sanguin.
  • Il intervient également dans la formation et la régénération du sang, comme le mentionne le Classique des catégories (類經 lèi jīng), dans lequel on peut lire : le cœur engendre le sang (心生血 xīn shēng xuè).

Ces deux aspects complémentaires relèvent respectivement du souffle du cœur et du sang du cœur, dont l’équilibre est primordial, permettant une pulsation régulière et une circulation harmonieuse qui se manifeste notamment dans l’éclat du teint du visage.

Son dysfonctionnement se traduit par une insuffisance du sang (teint pâle, …) ou une mauvaise circulation (teint et langue violacés, précordialgies, …).

Le cœur gouverne l’activité mentale et spirituelle (心主神识 xīn zhǔ shén zhì ). Le terme esprit (神 shén) doit être entendu ici d’une part dans son sens le plus large, c’est-à-dire la présence du shén révélée par la vitalité qui est l’expression de la cohérence générale des fonctions de l’organisme et, d’autre part, plus spécifiquement, dans l’aspect psychologique et spirituel.

Bien que les Chinois aient découvert depuis longtemps que le cerveau joue le principal rôle sur le plan neuropsychique, le cœur reste très important car le sang du cœur, en irriguant le cerveau, est indispensable à l’activité mentale. De plus, le concept de shén est ici en relation avec la conscience organisatrice qui s’exprime à travers les cinq esprits viscéraux (五神 wǔ shén), 神 shén, 魂 hún, 魄 pò, 意 yì et 志 zhì, dont le shén est l’élément central. Du cœur, qui héberge le shén, dépend l’harmonie générale des viscères. C’est pourquoi il est comparé au souverain, dans le Su Wen.

Son dysfonctionnement se traduit par une altération du psychisme (confusion, perturbations mentales, …) ou par une désorganisation de l’activité viscérale (troubles digestifs, endocriniens, sexuels, …).

Correspondances

Dans les émotions: la joie (喜 xǐ).

Son dysfonctionnement se traduit par l’euphorie et des rires continuels lorsqu’il est en plénitude ; ou par la tristesse, l’abattement lorsqu’il est en vide.

Dans les liquides: la sueur (汗 hán).

Son dysfonctionnement se traduit par une transpiration rare lorsqu’il est en vide de sang, spontanée ou à la moindre émotion lorsqu’il est en vide de  qì, nocturne lorsqu’il est en vide de yin ou profuse et froide lorsqu’il est en vide de yang.

Dans les tissus corporels: les vaisseaux (脉 mài).

Son dysfonctionnement se traduit par des troubles de la circulation sanguine.

Dans les manifestations cliniques visibles: le teint du visage (面 miàn).

Son dysfonctionnement se traduit par un teint pâle, terne lorsqu’il est en vide, rouge en plénitude ou pourpre, violacé en cas de stagnation.

Dans les ouvertures somatiques : la langue (舌 jī).

Son dysfonctionnement se traduit par une langue pâle ou mauve lorsqu’il est en vide, ou pourpre, violacée en stagnation ; une élocution difficile, l’aphasie lorsque la langue est raide il s’agit alors de troubles neuropsychiques dus à a perturbation du shén.

L’enveloppe du cœur (心包 xīn bāo), parfois appelée péricarde», ou improprement maître du cœur, est constituée par le tissu de surface et le réseau de vaisseaux qui enveloppent le cœur. Sa fonction principale est de protéger le cœur, en s’interposant et en recevant en premier l’attaque des énergies pathogènes. Elle est comparable au ministre chargé de régler les affaires courantes afin de ne pas déranger l’empereur. Dans la pratique, on associe ses dysfonctionnements à ceux du cœur.

心虛 xīn xū

Le cœur est vide (虛 xū) quand il est capable de tout recevoir, accepter, considérer, parce qu’il n’est pas fixé, arrêté sur une idée, un être, un désir. Ne rien exclure de ce qui existe permet de ne pas s’émouvoir exagérément et de réagir juste. Le vide du cœur, c’est vider son cœur, un peu plus chaque jour, des désirs qui le remplissent et voilent sa claire conscience, sa lucidité et son inspiration dans les esprits. Quand le cœur est capable de prendre tout ce qui se présente et de l’accepter tel que c’est, la connaissance devient sagesse, une sagesse qui est l’art de nourrir la vie.

心術 xīn shù

C’est cultiver en soi ce qui mène au vide du cœur, à la disponibilité totale et l’agir efficace, qui se confondent avec l’agir non agissant des sages. L’art (術 shù) du cœur cultive la sérénité qui permet de libérer le cœur des passions, de lui faire prendre conscience de sa nature originelle et donc de se conduire et réagir de façon appropriée.

Le cœur est le grand maître  des cinq organes et des six viscères, le lieu de résidence de la vitalité. Si cet organe est solide et ferme, alors les souffles pervers ne peuvent pas s’introduire. S’ils s’y introduisent, alors le cœur est atteint et si le cœur est atteint, alors les esprits s’en vont et si les esprits s’en vont, c’est la mort.

Ch. 71 du traité du pivot spirituel (靈樞經 líng shū jīng)

A l’aide du seul pinceau, on peut évoquer le cœur même du Grand Vide.

Wang Wei

無為 wú wéi

Le calme et la quiétude que l’art du cœur recherche ne sont pas la négation des mouvements et émotions qui font la vie; c’est leur justesse, la tempérance qui éloigne des emportements et débordements; c’est le perpétuel rétablissement d’un équilibre fait de souffles et de sang, de chair et d’os, de sentiments et de pensée…

心竅 xīn qiào

À la tête, les orifices (竅 qiào) supérieurs – qui sont les organes des sens, les passages de la perception et de la connaissance, la manifestation des états intérieurs – sont globalement en dépendance du cœur.

Dans la poitrine, les orifices du cœur ne sont pas des ouvertures physiques, mais plutôt l’ouverture du cœur, la clarté de l’intelligence, la présence d’esprit. Quand ils sont voilés ou obstrués, notamment par des glaires, c’est l’obscurcissement de la conscience, le déséquilibre mental, la perte de la raison.


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